Appel à communications
Pleins feux sur (i)elles : visibiliser le genre en traduction
L’épineuse notion de la visibilité et son pendant négatif, l’invisibilité, hantent depuis longtemps la traduction. Selon Kate Briggs, Helen Lowe-Porter — la traductrice de Thomas Mann vers l’anglais — décrivait sa mission traductive comme celle d’un « instrument inconnu, un outil utile pour le service qu’il fournit, occupé à déshabiller puis à rhabiller avec précaution le texte d’art littéraire afin qu’il convienne à un nouveau marché ; comme une femme de chambre » (Briggs 2018 : 36, notre traduction). Et de fait, c’est ce que déplorait déjà Lawrence Venuti en 1998, à l’encontre d’une traduction « vitre » (Kratz & Shapiro 1986), que la voix de l’auteur sacralisé serait censée traverser sans que l’on décèle qu’elle a changé de système linguistique, de culture-cible, ou même de geste écrivant. Venuti rappelle que c’est justement parce que la traduction est « stigmatisée en tant que forme d’écriture, découragée par les lois sur le droit d’auteur, minimisée au sein du monde universitaire, exploitée par les maisons d’édition et les entreprises, les États et les organisations religieuses » (Venuti 1998 : 1, notre traduction) que les traductaires doivent adopter des stratégies de visibilisation. Ces stratégies de résistance visent à contrer le projet hégémonique et homogénéisant mené par l’Occident, qui n’a fait, pendant les 25 dernières années et avec l’avènement de la traduction automatique, que devenir plus productiviste.
Dans une industrie de la traduction contemporaine où les femmes et minorités de genre représentent 78% des traductaires en activité (Gilbert : 2025), la question de la visibilité se pose à l’intersection de celle du genre. Depuis les années 1970, la traduction trouve sa place au sein des débats sur le genre, grâce notamment à des traductrices militantes féministes canadiennes telles que Barbara Godard et Lori Chamberlain. Ces dernières soulignent le caractère perçu comme secondaire et ancillaire de la traduction, supposément soumise à l’original. Dans son article phare de 1988, Chamberlain démontre notamment que les métaphores genrées, omniprésentes dans le discours portant sur la traduction (telles les “belles infidèles”), contribuent à inscrire la traduction dans un cadre patriarcal. La traduction, considérée comme féminine et dérivative, se devrait ainsi de servir un texte source masculin et autoritaire. Aujourd’hui encore, la figure de la traductrice — envisagée au sens large et incluant l’ensemble des minorités de genre — demeure discrète, et son éthique traductive est souvent régie par l’injonction à la transparence.
Dans un entretien, la poétesse québécoise Nicole Brossard évoque pourtant l’idée que l’écriture permet de « faire exister ce qui existe ». Elle engendre « du réel inédit, qui n’avait pas d’existence à l’intérieur de l’univers patriarcal ». Ainsi, « lancer sur la page quelques énoncés, prendre le risque d’affirmer quelque chose qui n’avait pas droit de cité, bousculait, à mon sens, la loi » (Karim Larose et Rosalie Lessard : 2012). La traduction peut être directement liée à cette idée, en tant que pratique qui, par définition, fait exister dans la langue d’arrivée quelque chose qui n’existait pas dans la langue de départ. Cependant, tout ne trouve pas le droit d’exister à tout moment dans toutes les langues : les écritures du matrimoine ont été et continuent d’être négligées par le canon littéraire. Comme la traductologie nous le montre, les langages de l’inclusivité se développent différemment selon les langues, tandis que certains textes d’autrices tardent à voir le jour, et que d’autres sont sujets à des suppressions ou altérations ne donnant pas toujours au public cible les moyens de pleinement percevoir les enjeux du texte source.
Le tournant représenté par le féminisme canadien des années 1970 donne lieu à une nouvelle conception de la traduction, sous-tendue par des travaux théoriques comme ceux de Luise von Flotow et de Sherry Simon, ainsi que des pratiques féministes de traductrices telles que Barbara Godard et Susanne de Lotbinière-Harwood. La traduction y est désormais envisagée comme geste symbolique et politique qui met en avant et exploite le pouvoir performatif du langage. Réciproquement, on peut dire que les discours féministes et queer sont traduction. Comme l’explique Godard, la traduction est un élan vers l'altérité ; elle est « mouvance et pluralité » (Lamy, 1979 dans Godard, 1989). « Je suis une traduction », écrira Lotbinière-Harwood (1989), qui dans son ouvrage Re-Belle et Infidèle/The Body Bilingual (1991)expose ses pratiques traductives hétérodoxes. Par exemple, écrire « amante » et le traduire par « lovher » (Barbara Godard, 1986), ou encore écrire « auteure » et le traduire par « auther » (de Lotbinière-Harwood 1995) sont des gestes créatifs s’inscrivant dans une démarche de développement d’un véritable lexique. Il s’agit de rendre visible et dicible l’expérience des femmes et de toute autre minorité de genre, là où les langues et leur historicité tendent à les invisibiliser.
Plus de 50 ans après le numéro “Femme et langage” de la revue littéraire d’avant-garde La barre du jour (1975), nous ne pouvons donc que saluer la tenue de colloques internationaux tels que «Les mots du genre » en partenariat avec le très pertinentDictionnaire du genre en traduction, ou « L’émancipation par la traduction ? Trajectoires féminines en Europe centrale et orientale », ainsi que de publications telles queGender and Translation: Understanding Agents in Transnational Reception (2018), le Routledge Handbook of Translation, Feminism and Gender(2020) ou encore la traduction française de l’ouvrage fondateur de Sherry Simon :Le Genre en traduction. Identité culturelle et politiques de transmission(2023). Citons enfin l’émergence du groupe de recherche Feminist Translation Network à l’université de Birmingham, ou la création de la revueFeminist Translation Studies en 2024.
Le colloque Pleins feux sur (i)elles : visibiliser le genre en traduction aura lieu du 22 au 23 octobre 2026 à la Maison de la Recherche de la Sorbonne Nouvelle (4, rue des Irlandais 75005 Paris, Salle Athéna). Il s’inscrit dans une lignée de recherche féministe cherchant à remettre au centre de la scène les voix de praticiennes et de chercheuses. Cet évènement est organisé en collaboration avec le laboratoire PRISMES et le groupe de recherche TRACT (Université Sorbonne Nouvelle), le laboratoire IMAGER (Université Paris-Est Créteil) et l’université d’Oxford Brookes. Il s’inscrit dans le programme de recherche HERMES « Les écritures du matrimoine à l’ère du numérique : (re)découverte, découvrabilité et reconnaissance » de la Sorbonne Nouvelle et a le soutien de l’Institut du Genre.
Le colloque sera ouvert par nos deux premières conférencières, Luise von Flotow (University of Ottawa) et Charlotte Bosseaux (University of Edinburgh).
Axes de réflexion :
On pourra, dans le cadre des contributions, s’interroger sur de nombreux aspects de la visibilité des traductrices, et sur les processus de visibilisation et d’agentivité qui s’offrent à elles.
Inclusion et visibilité : Quelles stratégies pratiques, granulaires, professionnelles ou artistiques permettent la visibilisation des femmes et autres minorités de genre dans les travaux de traduction féministe ? Quelles sont les spécificités des traductions littéralement visibles, quoique pas toujours visibilisées, comme la traduction en langue des signes, la traduction audiovisuelle, ou les formes d’interprétation performées et incarnées ? En quoi les jeux sur les contraintes formelles (écriture inclusive, néologismes, subversion des normes typographiques, etc.) peuvent-ils constituer autant de gestes de résistance féministe et/ou queer ? Quelle influence peut avoir la traduction dans la résistance politique, à l’intersection des questions féministes, queer, postcoloniales et éco-critiques ? Comment pratiquer, penser, enseigner la traduction au prisme du genre, dans un rôle de passeuse interculturelle ? Quelle est la place aujourd’hui de pratiques interventionnistes telles que le « hijacking » (von Flotow 1991), par exemple dans le cas de femmes traduisant des hommes ? La correction elle-même peut-elle contribuer à invisibiliser le sexisme du texte source de façon contre-productive (Zoberman 2014) ?
La traductrice dans le monde professionnel : Comment les femmes et autres minorités de genre se voient-elles représentées dans les métiers de la traduction et le monde de l’édition aujourd’hui ? Dans quelle mesure sont-elles agentes de leur propre stratégie de visibilité lors de traductions commissionnées par un·e client·e ou un·e éditeur·rice? Quel rôle jouent les instances de légitimation (prix, jurys, collections, festivals...) dans la reconnaissance ou, au contraire, l’invisibilisation des traductrices et de leurs choix de traduction ? Quid de l’interprétation et de l’audiovisuel, où le travail de la traductrice est littéralement visible et audible ? Sans oublier l’impact que peut avoir la généralisation de la traduction automatique et de la post-édition, et plus récemment de l’intelligence artificielle avec son lot de biais genrés, sur les conditions de travail, la visibilité et la reconnaissance des traductrices.
Nouveaux enjeux de visibilisation des traductrices : Quels sont les nouveaux lieux, acteurs, formats et procédés de visibilisation de la traductrice aujourd’hui ? Quels rôles jouent la collaboration, les tiers-lieux, les nouveaux outils de cette visibilité et de ces échanges ? On pourra réfléchir, par exemple, à la multiplication des collectifs de traduction indépendants et engagés, tels que UnderCommons ou Cases Rebelles. On pourra aussi s’intéresser à la multiplication de mémoires de traduction sur la scène littéraire, tel A Ghost in the Throat de Doireann Ní Ghríofa, ou encore à l’utilisation des réseaux sociaux pour visibiliser le processus traductif, comme l’a fait Emily Wilson sur Twitter tout au long de sa traduction de l’Odyssée et de l’Iliade. On pourra également s’interroger sur le rôle des paratextes (préfaces, postfaces, notes de bas de page, quatrièmes de couverture, entretiens, etc.), et sur la façon dont les maisons d’édition, rééditions et nouveaux supports numériques (bibliothèques, corpus en ligne…) redéfinissent la place accordée à la traductrice dans ces espaces.
La traductrice-créatrice : Comment mettre en valeur le rôle actif de création qu’opère la traductrice ? En quoi cette dimension créatrice peut-elle contribuer à rendre la traductrice plus audible ? On pourra notamment s’interroger sur les pratiques d’auto-(re)traduction, ainsi que sur les formes de traduction performative et incarnée (lectures, performances scéniques, surtitrage en direct, etc.), où le corps et la voix de la traductrice deviennent partie intégrante du geste créateur. On pourra également explorer les apports de la recherche-création ou de la transcréation, ainsi que le rôle des outils de conservation (anciens et nouveaux) des archives de traductrices dans la préservation et mise en lumière de leurs processus créatifs.
Cartographies et réceptions de la traduction féministe : Comment les pratiques de traduction féministe et queer se déploient-elles dans des contextes non occidentaux et/ou dans des langues minorisées ? Quels récits critiques, médiatiques, universitaires ou militants se construisent autour de ces traductions ? On pourra par exemple explorer dans quelle mesure les circulations transnationales des traductions féminines et féministes (particulièrement sud–sud et sud–nord) redessinent les hiérarchies entre langues et aires culturelles. On pourra également s’interroger sur la façon dont les attentes et les goûts des différents publics contribuent à orienter, encourager ou au contraire freiner certaines pratiques traductives féministes ou interventionnistes dans différents contextes culturels.
Le colloque Pleins feux sur (i)elles : visibiliser le genre en traduction accueillera des présentations et intervenant·e·s variées. Nous acceptons des propositions de communications de recherche (20 minutes environ), en anglais ou en français, mais aussi des propositions hétérodoxes comme, entre autres, des témoignages de praticien·ne·s en traduction, en édition ou au sein de collectifs transcréatifs ; des lectures performatives de traduction ; des propositions de table-rondes ; des ateliers sur les pratiques de féminisation ou de queerisation de la langue, sur la traduction et la diffusion numérique de matrimoines, etc.
Les propositions de 300 mots et les courtes bio-bibliographies correspondantes seront envoyées avant le 1er mars 2026 aux trois organisatrices, Pauline Jaccon, Enora Lessinger et Amanda Murphy, de préférence sur le présent site et en cas de difficulté à l’adresse suivante colloquegenretraduction@gmail.com. Les propositions peuvent être rédigées en anglais ou en français.
Comité d’organisatrices:
Pauline Jaccon (Maîtresse de conférences, IMAGER, LanguEnact, Université Paris-Est Créteil)
Enora Lessinger (Senior Lecturer, Oxford Brookes University, CIOL)
Amanda Murphy (Maîtresse de conférences, PRISMES, TRACT, Université Sorbonne Nouvelle)
Comité scientifique:
Charles Bonnot, Université Sorbonne Nouvelle
Olga Castro, Universitat Autònoma de Barcelona & University of Warwick
Audrey Coussy, McGill University
Amélie Florenchie, Université Bordeaux-Montaigne
Anne-Isabelle François, Université Sorbonne Nouvelle
Hepzibah Israel, University of Edinburgh
Julie Loison-Charles, Université Sorbonne Nouvelle
Jean-Charles Meunier, Université Paris-Est Créteil
Lily Robert-Foley, Université de Montpellier
Sara Ramos Pinto, University of Leeds
Sara Salmi, ESIT Paris
María Laura Spoturno, Universidad Nacional de La Plata & Consejo Nacional de Investigaciones Científicas y Técnicas - Visiting scholar at Oxford Brookes University
Bibliographie indicative:
Álvarez Sánchez, P. (Ed.). (2022). Traducción literaria y género: estrategias y prácticas de visibilización, Editorial Comares, Universidad de Alcalá
Arrojo, Rosemary (1993). "A Tradução Passada a Limpo e a Visibilidade do Tradutor," Tradução, Desconstrução e Psicanálise. Rio de Janeiro, Ática, pp. 71-89
Arrojo, Rosemary (1994) “Fidelity and the gendered translation”. TTR, 7(2), 147–163
Bosseaux, Charlotte et Lee Ling (dir.) (2023) Surviving Translation, A Multilingual Documentary, University of Edinburgh. https://ethicaltranslation.llc.ed.ac.uk/full-online-versions/
Bosseaux, Charlotte (2025) ‘Surviving Translation: why we need feminist ethics in translation research and practice’, Feminist Translation Studies, 2(1), pp. 91–98. doi: 10.1080/29940443.2025.2561561.
Briggs, Kate (2018). This Little Art, Fitzcarraldo Editions: London.
Castro, Olga, & Ergun, Emek (Eds.) (2017). Feminist Translation Studies: Local and Transnational Perspectives, Routledge.
Castro, Olga, Ergun, Emek, von Flotow, Luise, & Spoturno, María Laura (2020). Towards transnational feminist translation studies. Mutatis Mutandis. Revista Latinoamericana de Traducción, 13(1), 2–10.https://doi.org/10.17533/udea.mut.v13n1a01.
Chamberlain, Lois (2018). “Gender and the Metaphorics of Translation”. In Rethinking Translation (pp. 57-74), Routledge.
DeLisle, Jean (2022). Portraits de traductrices, Ottawa, coll. « Regards sur la traduction », Les Presses de l'Université d'Ottawa.
Dictionnaire du genre de la traduction. (n.d.). World Gender [CNRS].https://worldgender.cnrs.fr/.
von Flotow, Luise (1991). Feminist translation: Contexts, practices, and theories. TTR: Traduction, terminologie, rédaction, 4(2), 69-84.https://doi.org/10.7202/037094ar.
von Flotow, Luise, & Kamal, Hala (Eds.). (2021). The Routledge handbook of translation, feminism and gender, Routledge.
Gilbert, Marion (2025). Analyse de l’enquête sur les conditions de travail en traduction d’édition de l’ATLF,www.atlf.org.
Godard, Barbara (1989). “Theorizing feminist discourse/translation”, Tessera, 6, pp. 42-53.
hooks, bell (1990). Yearning, South End Press.
hooks, bell (1994). Teaching to Transgress: Education as the Practice of Freedom, Routledge.
Kratz, Dennis (1986). “An Interview with Norman Shapiro,” Translation Review 19: pp. 27–28.
Larose, Karim, & Lessard, Rosalie (2012). Entretien avec Nicole Brossard, Voix et Images, 37(3), pp. 13-29.https://doi.org/10.7202/1011281ar.
López Isis Herrero, Alvstad Cecilia, Akujärvi Johanna et Lindtner Synnøve Skarsbø (Eds) (2018), Gender and Translation: Understanding Agents in Transnational Reception, Montréal : Vita Traductiva.
Lotbinière-Harwood, Susanne de (1991). Re-belle et infidèle / The body bilingual: Translation as a rewriting in the feminine, Women’s Press.
Panchón Hidalgo, Marian (2026). “(In)visibilised women translators: recovery through the use of archives”, Parallèles, issue 38:1 (à paraître).
Robert-Foley, Lily (2018). “Vers une traduction queere”, Revue Trans- [En ligne], https://journals.openedition.org/trans/1864.
Simon, Sherry (2023). Le Genre en traduction. Identité culturelle et politiques de transmission, trad. par Corinne Oster, Artois, Artois, Presses Université.
Spivak, Gayatri Chakravorty (2008). Outside in the Teaching Machine, Routledge.
Venuti, Lawrence (1998). The Translator’s Invisibility: A History of Translation, 2nd Edition, Routledge : New York.
Waquil, Marina Leivas (2025). Traducción literaria y género: estrategias y prácticas de visibilización: édité par Patricia Álvarez Sánchez, Albolote, Spain, Editorial Comares, 2022, Feminist Translation Studies, 2(1), pp. 99–101.
Zoberman, Pierre (2014). "“Homme” peut-il vouloir dire “Femme”? Gender and Translation in Seventeenth-Century French Moral Literature." comparative literature studies 51.2: 231-252.
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